Au début, quand on arrive au Dojo, quand on commence à pratiquer zazen, on vient avec un but. On peut venir par curiosité, pour être mieux dans sa peau ou dans sa tête, pour régler ses problèmes, pour connaître des gens, etc. On veut toujours gagner quelque chose, quelque chose en plus. Maître Sosan dans le Shin Jin Mei nous dit :

Le gain, la perte, le juste, le faux
,Je vous en prie, abandonnez-les.

Autrement dit, ne courez après rien. De toute façon, si nous courons après quelque chose en pratiquant zazen, nous serons certainement déçus car, à la fin, cette pratique n’est pas gratifiante. On ne peut pas dire qu’il y ait une réussite dans le zen ou le bouddhisme. Même si on trouve, bien sûr, des exemples de personnes qui sont devenues maîtres, qui ont eu beaucoup de disciples, peut-on vraiment considérer cela comme une réussite ? Est-ce un profit d’avoir cinq cents disciples ? Il faut abandonner l’idée que le profit est profitable. On connaît tous des exemples de personnes qui ont gagné beaucoup d’argent et sont devenues malheureuses. La pratique de zen est sans but ni esprit de profit – mushotoku.
À la fin, il faut arriver à abandonner l’idée qu’il y a un soi individuel qui gagne ou qui perd quelque chose. Cela peut paraître impossible, mais c’est seulement la pratique du non-attachement. Vouloir atteindre quelque chose est comme tirer une flèche en l’air pour faire un trou dans le ciel ; la flèche retombe lourdement sur le sol. Vouloir atteindre l’illimité avec quelque choses de limité n’est tout simplement pas possible. Le petit soi ne peut pas atteindre l’illimité. Le satori, l’éveil ne sont pas pour soi-même. Le Bouddha a dit : « Avec mon éveil, le monde entier s’est éveillé. »

Le gain, la perte, le juste, le faux. Je vous en prie, abandonnez-les.

Le juste, le faux, c’est la même chose. Bien sûr, certaines choses sont justes et d’autres fausses, mais nous ne sommes pas propriétaires de la vérité. L’état d’esprit qu’on développe en général est : moi, je suis dans le vrai et les autres sont dans le faux. Au sujet du gain et de la perte, Kōdō Sawaki disait souvent : « Toute ma vie, j’ai fait de gros efforts pour ne pas réussir. » Il n’est devenu célèbre qu’après sa mort... Un jour, une personne est venue le voir en lui disant : « Je suis malheureux, j’ai raté mes examens. » Il a répondu : « Vous devriez vous réjouir car, grâce à vous, d’autres les ont eus. » Dans notre société, on incite toujours, et ceci dès l’enfance, à la réussite. Pourtant, si vous réussissez, ça veut dire que d’autres échouent.
Ni juste ni faux, c’est ni ku ni shiki – ni la vacuité, ni les phénomènes. Ne rien privilégier, ne pas chercher l’un, ne pas fuir l’autre. C’est le leitmotiv de l’enseignement zen. En zazen, il n’y a ni juste ni faux, ni gain ni perte, ni main droite ni main gauche.
Souvent, on s’imagine qu’on va petit à petit se défaire de son égoïsme. En effet, la plupart des religions sont basées là-dessus. Mais, dans le bouddhisme, il s’agit plutôt de trouver sa nature originelle. Trouver sa nature originelle, c’est aussi trouver notre originalité, c’est réaliser ce que nous sommes vraiment. C’est une erreur de penser que lorsque les vêtements de l’ego tombent, tout le monde est pareil. En réalité, beaucoup de personnes portent les mêmes vêtements. Mais, si nous les voyions nues, nous verrions qu’aucun n’est fait comme l’autre… Comment abandonner, comment laisser tomber les vêtements ? Nous ne pouvons pas en décider. Seulement revenir à l’expiration, à la posture – c’est-à-dire revenir à ce que nous sommes, à notre nature originelle.

Jean-Pierre Romain, le dimanche 23 octobre 2011